Equilibre régional et international au Levant (1): Tournant pour la Turquie dans la guerre de Syrie

 

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Elijah J. Magnier:

Tandis que la fin de 2016 approche, la guerre de Syrie entre dans sa 6ème année, laissant morts environ 310.000 combattants et civils, un nombre encore plus élevé de blessés, et plusieurs millions de déplacés à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Les destructions d’infrastructures, d’habitations et de bureaux dépassent les 250 milliards de dollars. En outre, la Syrie a bien failli être le point de départ d’une troisième guerre mondiale, entre les Etats-Unis d’Amérique et la Russie.

La guerre de Syrie a donné naissance à des organisations terroristes telles que l’”Etat Islamique” (ISIS/Daesh) et la franchise d’al-Qaeda (Jabhat al-Nusra, aka Fatah al-Sham). De nombreuses factions rebelles sont nées et de nombreux petits groupes se sont fondus dans des groupes plus puissants. D’autres organisations rebelles ont quitté l’arène syrienne malgré les centaines de millions de dollars investis en entrainement et en armes dans l’espoir de changer le régime syrien.

A partir de la Syrie, le terrorisme s’est répandu au-delà de ses frontières, frappant la Jordanie, le Liban, la Turquie, et d’autres pays de la région, et plus loin encore, allumant des sirènes d’alarme et augmentant les budgets du contre-terrorisme dans le monde entier.

Les êtres humains en Syrie ont été confrontés à l’humiliation et à la mort au nom de la religion et de la doctrine. Les principaux médias ont largement contribué à entretenir le conflit sectaire en donnant des informations bien loin de la réalité, citant des activistes anti-gouvernementaux sectaires, et présentant la guerre de Syrie comme une guerre entre minorité Alawite et majorité Sunnite. La guerre est bien loin d’être exclusivement entre des belligérants religieux. La majorité de l’armée syrienne est sunnite, combattant pour la survie du gouvernement, des infrastructures et l’unité du pays, contre des djihadistes dont le crédo est le rejet de la démocratie, tout ce qui n’est pas musulman sunnite, et tout gouvernement non religieux. La réputation des média internationaux a été sérieusement mise à mal, perdant leur crédibilité en raison d’une couverture pauvre et biaisée de la guerre de Syrie.

Les acteurs changent tout comme leur rôle et les conséquences de leur contribution : la Syrie est passée d’une situation à une autre plus stable qu’il sera plus facile de définir en 2017.

 

Le rôle de la Turquie :

C’est celui qui a le plus d’influencé la guerre en Syrie contre les djihadistes et les rebelles. L’intervention de la Turquie a été importante et décisive pour le sort de la Syrie politiquement et sur le champ de bataille, formant diverses alliances où les ennemis d’hier sont aujourd’hui tolérés.

L’intervention de la Turquie dans la guerre de Syrie a commencé il y a 5 ans et demi. L’objectif Président turc Recep Tayyip Erdogan se limitait alors à chasser le Président syrien Bashar al-Assad du pouvoir, mais comportait l’annexion de la “ceinture de sécurité” (zone de sécurité) le long de la frontière nord. Il est ensuite allé plus loin dans ses plans, préparant une action au sol pour se rendre maitre de la ville d’Alep, une ville qui restait hors de ce qui a été appelé à tort le “printemps syrien” pendant un an après la crise en Syrie. Cette ville profitait de sa puissance économique et politique, l’influence sunnite en Syrie étant représentée par les villes d’Alep et Damas.

Cette intervention turque est venue avec la tentative des puissances occidentales pour chasser Assad, pour plusieurs raisons : les EU ont étendu leur influence pendant la présidence de George W. Bush, à la suite de l’invasion de l’Irak. La Syrie était la suivante sur la liste pour construire un “nouveau Moyen Orient” ; le projet Qatari du gaz qui devait traverser la Syrie jusqu’en Europe dans  le but d’affaiblir l’économie russe, actuellement le principal fournisseur de gaz pour l’Europe; le rôle d’Assad dans cet “axe de la résistance” et son soutien à des organisations que Washington considère comme des groupes terroristes (Hezbollah, Hamas et Djihad islamique); le soutien de la Syrie à l’Iran qui est en travers du chemin entre rapprochement entre Israël et les pays arabes. Toutes ces influences étaient présentes derrière le “Printemps arabe,” mettant la Syrie au sein d’un véritable ” tsunami arabe” sans grand bénéfice apparent.

Dès les premiers jours de la guerre en Syrie, la Turquie a ouvert ses frontières à quiconque voulait rejoindre la guerre. Beaucoup d’étrangers (européens et non-européens) sont allés en Syrie en passant par la Turquie, pour rejoindre les organisations djihadistes, connues plus tard sous le nom d’“Etat islamique” (ISIS/Daesh) et les branches d’al-Qaeda en Syrie (Jabhat al-Nusra, aka Fateh al-Sham). Ces gens sont partis au su et, dans la plupart des cas, avec l’accord des pays occidentaux (la France, les EU, la Grande Bretagne…). Beaucoup de ces mêmes combattants sont revenus par la suite dans leurs pays respectifs, représentant une véritable menace pour ces sociétés, mais particulièrement en Turquie même parce qu’il était demandé aux combattants de s’installer dans ce pays afin d’y construire une société radicale. En fait, ISIS a demandé à beaucoup de combattants étrangers de s’arrêter en Turquie et de fonder une famille et une société où il se pourrait bien qu’un jour il leur soit demandé de servir la “Nation islamique”, instaurant un noyau pour le futur.

Le monde libre prévoyait la chute d’Assad dans les 3 mois…6 mois…1 an… La situation devint glauque après ce délai. La chute d’Assad ne pouvait plus être prévue. Dans les premières années de la guerre, l’armée syrienne a résisté malgré d’importantes fissures dans ses rangs, pour être mise à mal dès 2013. C’est alors qu’Assad a appelé ses allies à la rescousse. Le responsable des services secrets français et sa contrepartie britannique ont tous deux dit “la carte du Moyen Orient ne sera plus jamais la même”. A la lumière d’aujourd’hui, tous deux se sont bien trompés, confirmant que de nombreux politiciens, officiers des services secrets, analystes et média se sont également trompés dans leur analyse parce qu’ils prenaient leurs désirs pour des réalités. C’est exactement ce qui est arrivé au Président Erdogan, pensant qu’il tenait la partition de la Syrie.

Erdogan a par conséquent permis à ISIS de s’installer dans le pays, d’avoir des échanges commerciaux, surtout de pétrole, et de mettre en place une route pour fournir en armes les djihadistes d’al-Qaeda aussi. Ceci était considéré comme un processus transitoire parce qu’“Assad devait partir dans quelques mois”.

Comme le temps passait et le gouvernement syrien tenait toujours, la Turquie a bâti des alliances solides avec des groups syriens comme Ahrar al-Sham (15-20,000 combattants), Nur ad-Din Zengi (3,000 combattants), Sultan Murad (2,000 combattants) et d’autres qui ont été par la suite rappelés du “bouclier de l’Euphrate” et combattre sous le commandement direct des forces turques en Syrie. Ces mêmes groupes ont établi de bonnes relations avec les groupes modérés et les djihadistes en Syrie.

La Turquie a contribué de façon effective à la chute de la          ville de Kessab dans la partie rurale de Lattaquié en permettant aux djihadistes d’utiliser leur territoire pour pénétrer en Syrie et contrôler les collines entourant la province nord-ouest de la Syrie. En plus, la Turquie a joué un rôle déterminant en armant et en offrant la logistique nécessaire pour permettre aux djihadiste et aux rebelles d’occuper les villes d’Idlib et de Jisr al-Shoughour. Tout se passait comme la Turquie l’espérait jusqu’à ce qu’Assad appelle l’Iran et ses alliés à la rescousse.

Ankara a soutenu le contrôle exercé par les djihadistes et l’opposition sur une grande partie d’Alep. Elle a joué rôle actif, permettant à l’Iran de prendre part à la bataille avec ses alliés. La présence de l’Iran a changé l’équilibre en faveur du Président Assad, mais pas assez pour contrer le soutien turc continu dans la région, soutenu par les EU et les pays de la région (Arabie saoudite et Qatar). Malgré des gains significatifs faits à Damas, Qalmoun et dans d’autres régions, le régime et ses alliés ont décidé de se retirer dans les principales villes pour les protéger.

Ici la Russie est intervenue pour abîmer les plans de tous ceux qui voulaient diviser la Syrie, et changer la carte de leurs projets et de leurs espoirs. Cela a changé l’équilibre du champ de bataille imposant la solution initiale qui demandait que tous s’assoient autour d’une table de négociations et reconnaissent le rôle d’al-Assad, qui avait été marginalisé. Mais quand la Turquie a abattu le Sukhoi-24 en Novembre 2015, tout le jeu syrien a été bouleversé. La partition de la Syrie n’était plus à l’ordre du jour et la Russie a montré qu’elle ne voulait pas d’un équilibre entre les acteurs. L’événement a marqué un tournant dans l’histoire de la guerre de Syrie : la Russie a déployé plus de forces, des missiles anti-aériens sophistiqués et a lancé son poids militaire dans la bataille, offrant au Président Assad la possibilité d’une victoire.

Un second tournant dans la guerre de Syrie a été quand le Président Erdogan a dû faire face à un coup d’état manqué. Les renseignements fournis par Moscou par l’intermédiaire de l’Iran ont contribué à prévenir le Président Turque à temps pour qu’il prenne les mesures de sécurité nécessaires, pour contrer le coup et rester en vie. Erdogan a accusé implicitement les EU d’avoir été derrière le coup et a tourné son énergie politique vers la Russie.

La perception de la Syrie par la Turquie, la Russie et l’Iran a isolé la présente administration US (au moins jusqu’à ce que la prochaine administration reprenne les choses en mains). Ce consensus entre les 3 pays a permis au gouvernement syrien de reprendre le contrôle d’Alep. Cela a aussi empêché la partition de la Syrie méridionale avec la création d’une large zone d’influence américains dans la région contrôlée par les Kurdes, entre al-Hasaka et Afrin.

La Russie a béni cette implication de la Turquie sur le champ de bataille : les forces turques et leurs alliés ont pris le contrôle de Jarablous, Dabiq et atteint les portes de la ville d’al-Bab. C’est alors que les Russes ont arrêté Erdogan de nouveau quand le manque de coordination a permis que des forces anti-gouvernementales (les alliés Syrien de la Turquie) se trouvent face à l’armée syrienne aux portes d’Alep. Il eut été critique qu’al-Bab tombe entre les mains d’Ankara. Les forces turques ont été bombardées à quelques kilomètres d’al-Bab, envoyant un message fort et dessinant la ligne de ce qui serait la limite de déploiement des forces. Une fois encore, la Turquie a compris le message et demandé une réunion immédiate avec la Russie et l’Iran pour coordonner les étapes suivantes.

Une réunion importante a donc eu lieu à Moscou entre les ministres des Affaires étrangères de Russie, d’Iran et de Turquie pour définir la stratégie et distribuer/ coordonner les tâches durant l’année 2017 en Syrie. Cette réunion a exclu les EU et l’Europe. L’exclusion des militants d’Alep et l’avance des troupes turques (avec leurs milices sous le “bouclier de l’Euphrate”) à al-Bab ont été les premiers résultats visibles de cette réunion.

La brutalité avec laquelle ISIS a brûlé deux soldats turcs a calmé l’envie du Président Erdogan de soutenir les groupes terroristes. Au contraire, l’élimination de ces organisations est maintenant devenue une priorité de la Turquie. Pourtant, l’harmonie entre la Russie, la Turquie et l’Iran, si elle continue à ce rythme, aura moins pour but de détruire ISIS que d’autres groupes djihadistes agissant parmi les rebelles syriens.

La Turquie a abandonné Alep et contribué à battre les militants et les djihadistes. Bien qu’Ankara ait longtemps soutenu al-Qaeda (Nusra, aka Fatah al-Sham), le rapport ne peut plus être le même. En effet, Al-Qaeda a refusé à plusieurs reprises de se courber devant Erdogan bien que le soutien militaire, médical et logistique, et la sécurité, viennent de la frontière syro-turque.

La Turquie a annoncé qu’al-Qaeda en Syrie (Jabhat al-Nusra) était sur sa liste des groupes terroristes. Mais cette décision n’a jamais été implémentée : au contraire, Ankara a effectivement contribué à la formation de “Jaish al-Fath” où les alliés d’al-Qaeda et de la Turquie (et d’autres groupes) étaient sous un même parapluie.

Pourtant, al-Qaida s’est dressé contre la Turquie quand elle a annoncé son rejet d’une zone de sécurité à sa frontière “parce que ce n’est pas dans l’intérêt du djihad,” et a fait partir ses djihadistes du nord de la Syrie, laissant les alliés de la Turquie seuls face à ISIS. Mais la goutte qui a fait déborder le vase a été quand al-Qaida a interdit de demander l’aide de l’armée turque à tous les groupes participant au “bouclier de l’Euphrate”.

Les factions soutenues par la Turquie n’accepteront jamais de fusionner avec al-Qaeda parce qu’en Syrie cette organisation va être la cible dans les prochains mois. Ceci a aussi été clairement annoncé par la Turquie et approuvé durant la réunion de Moscou avec la Russie et l’Iran.

La Turquie est maintenant l’acteur principal sur l’arène syrienne. Ses forces sont déployées sur le champ de bataille pour contribuer à changer les règles du jeu et les alliances. Les soldats d’Ankara sont dans le bourbier syrien (combattant ISIS à al-Bab pour commencer), perdant plus d’hommes en une semaine que la Russie en 18 mois. Le Président Erdogan ne peut plus renoncer à son engagement pour en tirer les avantages après la guerre. Par conséquent, les djihadistes ne voulant pas fusionner avec des groupes djihadistes modérés (y compris islamistes) ne pourront pas bénéficier d’une amnistie. En Syrie, il ne peut pas y avoir de place pour les combattants étrangers d’al-Qaeda, ni ISIS ni ceux qui refusent une solution pacifique pour arrêter la guerre.

Par conséquent, d’importantes différences et des déchirures sont attendues entre les différentes factions situées dans la ville septentrionale d’Idlib dans le processus qui devrait conduire à une solution politique et épargner à Idlib un bain de sang semblable à celle qui a aplati la ville d’Alep.

La Turquie reste donc un des principaux acteurs, consciente du fait que toute alliance avec l’actuelle administration américaine (sous Obama) en Syrie sera aussitôt avortée, tandis qu’une alliance avec la Russie a permis à Ankara de rester en Syrie. Le Président syrien devra négocier avec Ankara et prendre en considération ses intérêts, le jour où la guerre de Syrie se terminera.

 

Traduit par lie professeur Olivier duLac.

Suite : Equilibre régional et international au Levant (2) : le rôle de la Russie

 

 

 

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