Tel-Aviv visait une cible mouvante du Hezbollah, mais s’est buté aux nouvelles « règles d’engagement » : préparez-vous à la guerre

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Par Elijah J. Magnier – @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

Il y a quelques jours, des avions à réaction israéliens ont violé l’espace aérien libanais (ce n’était pas les « vols de reconnaissance habituels », comme l’a prétendu le porte-parole officiel d’Israël) pour aller bombarder un convoi du Hezbollah (les camions chargés d’armes habituels) se dirigeant de la Syrie au Liban, selon une source bien informée. L’armée syrienne a alors utilisé un vieux système de missiles sol-air SA-5 (S-200) pour lancer un missile contre les avions israéliens dans le ciel libanais, afin de détourner leur attention de la cible mouvante. Cette réaction syrienne constituait une menace directe, ressentie comme telle par le commandement israélien, contre les avions israéliens qui ont réussi à éliminer le missile. L’armée de l’air israélienne a ensuite ordonné aux avions de retourner à leur base aux fins d’évaluation. Une heure plus tard, Tel-Aviv a ordonné que des avions survolent les hauteurs du Golan occupé et visent un poste militaire syrien fixe en guise de représailles, en ne prêtant plus attention au convoi du Hezbollah.

Le commandement syrien n’a pas décidé sur-le-champ de prendre pour cible des avions israéliens au-dessus du Liban ce jour-là. Cette décision a été prise lors d’une réunion des dirigeants de la Syrie, du Hezbollah et de l’Iran, qui ont convenu d’adopter des mesures graduelles contre Israël pour qu’il comprenne le message.

Il y a une dizaine de jours, les batteries antiaériennes syriennes ont tiré sur des avions israéliens qui violaient l’espace aérien syrien. Quelques jours plus tard, la Syrie a abattu un drone israélien. Dernier élément, mais pas le moindre, la Syrie a lancé un missile SA-5 (retiré du service par la Russie depuis des décennies) contre des avions israéliens.

C’est ainsi que le Hezbollah procède (qu’on pourrait qualifier « d’effet boule de neige ») à chaque bataille ou guerre contre Israël, afin d’éviter de brûler des ponts et d’évaluer la réaction de l’ennemi. Aujourd’hui, la même tactique est employée en Syrie, où l’expérience acquise par le Hezbollah, qui ne cesse d’augmenter, est mise aussi à profit par le haut commandement syrien qu’il a intégré. Pour combattre Israël, les obstacles frontaliers entre le Liban et la Syrie ont été levés, probablement pour de bon.

Le premier message est on ne peut plus clair : selon la source, s’il y a une nouvelle confrontation ou guerre entre le Hezbollah et Israël, le ciel au-dessus du Liban et ses frontières avec Israël et la Syrie formeront un même front. Le second message, qui est le plus important, c’est que l’armée syrienne est plus sûre que jamais de sa victoire : la Russie a établi des zones de désescalade, Al-Qaeda est contenu pour le moment et Daech (le groupe armé « État islamique) ne détient plus qu’un parcelle du territoire qu’il occupait, en étant confiné au nord-est le long de la frontière entre la Syrie et l’Irak.

Pour le moment, la puissance de l’armée syrienne semble pratiquement illimitée. Elle compte plus de 200 000 hommes (armée, forces nationales et alliés y compris), pour la plupart des combattants d’expérience bien entraînés. Après six ans de guerre dévastatrice, ils donneront sûrement leur assentiment à Damas s’il s’engage contre Israël au moment jugé propice à toute bataille à venir, peu importe les conséquences. La Syrie est déterminée à libérer les hauteurs du Golan et se tiendra aux côtés du Hezbollah (et vice versa) dans toute guerre future.

La Russie a annoncé la mise à jour du système de défense antiaérienne de la Syrie. Israël a entendu le message que ce système pourrait être utilisé à tout moment, à la discrétion des Syriens. La Russie a également fait savoir qu’elle n’avait pas l’intention d’intervenir dans toute guerre entre la Syrie et Israël et que, par conséquent (notez le message subtilement confus qui suit!), elle ne voit rien de mal à ce que Damas utilise des missiles russes pour se défendre, de la même façon qu’Israël frappe la Syrie et le Hezbollah en invoquant « sa légitime défense et sa sécurité nationale ».

Quant au président syrien Bachar al-Assad, il est convaincu que la présence russe contribue à maintenir l’unité de la Syrie et il compte sur le Hezbollah et le Corps des Gardiens de la révolution islamique, qui l’ont appuyé durant la guerre, pour qu’ils l’aident à reprendre l’ensemble du territoire syrien. Assad attend avec impatience le moment où il se retrouvera aux côtés de « l’axe de la résistance » (dont il fait partie), en cas de menace. Ce qu’a fait Assad en ouvrant ses magasins d’armes au Hezbollah en 2006 peut maintenant être perçu comme un petit geste appartenant au passé. Dans la prochaine lutte contre Israël, Assad va engager toute l’armée syrienne dans la bataille, pour faire la guerre côte à côte avec le Hezbollah (secrétaire général Sayyed Hassan Nasrallah).

De son côté, Israël tentera de maintenir le « ciel ouvert » et d’empêcher l’existence même d’un espace libanais distinct. La Syrie va persévérer dans sa volonté de tirer sur des avions israéliens (quand il seront à portée du système de défense antiaérienne syrien) et les prendra pour cibles même si elle a peu de chance de les abattre.

La décision est prise : si on en vient à la guerre, la Syrie et le Liban vont s’engager dans une guerre à grande échelle et sans merci contre Israël. C’est une décision politique et militaire qui émane des dirigeants syriens et de leurs alliés. Cette décision traduit le refus de Damas de tendre la joue gauche vers Israël (comme par le passé), même si cela porte atteinte à la sécurité de la Syrie et rend son territoire et son espace aérien vulnérables, y compris l’espace aérien libanais, qui entre maintenant dans la balance. Pour sa part, Israël estime que toute guerre future contre le Hezbollah embrasera tout le Liban et la Syrie et engagera toutes les forces de ses alliés actives au Levant. La Syrie, qui est en meilleure posture que jamais depuis les six dernières années, peut aujourd’hui de façon réaliste et explicite considérer toute menace contre le Liban comme une menace contre Damas.

Israël a compris les nouvelles règles d’engagement et a lancé ses roquettes à partir des territoires qu’il occupe sur les hauteurs du Golan, plutôt qu’au-dessus du ciel syrien ou libanais. Ce qui ne veut pas dire qu’Israël n’essayera pas de nouveau. Sauf que ses dirigeants savent que dorénavant, la « promenade » est terminée. D’ailleurs, à la suite du lancement du missile syrien, Israël a aussitôt déclaré qu’il n’avait « aucun intérêt à pousser à une escalade ».

C’est aussi une indication qu’Israël n’est pas prêt. Israël n’est pas préparé sur le front interne. Le Hezbollah a pris énormément d’expérience de guerre en Syrie et le Corps des Gardiens de la révolution islamique maintient ouvertement une présence en Syrie (une présence opérationnelle, avec ses drones armés modernes et ses forces terrestres). Mais il y a plus encore. Donald Trump n’a pas l’intention de s’engager dans une guerre au Moyen-Orient, ni pour les Kurdes (qui veulent leur indépendance), ni pour les Arabes, ni pour Israël (qui veulent désespérément une défaite de l’Iran et du Hezbollah).

La guerre en Syrie est sur le point de se terminer après six longues années. La nouvelle équation qui en découle ne favorise pas Israël. Tel-Aviv va continuer de vociférer contre l’Iran et le Hezbollah. Mais ses actions se limiteront à des opérations de sécurité et à des frappes sporadiques, car il y en a qui ont le doigt sur la gâchette et qui sont prêts à user de représailles, tout en prenant de la force. Lorsque Nasrallah a dit « il y a des centaines de milliers d’hommes prêts à combattre Israël si une guerre est engagée », il savait qu’il est parvenu à établir un front uni avec la Syrie et tous ses alliés, prêt à combattre comme un seul corps. Il est certain qu’Assad et Nasrallah voudront reprendre les territoires syriens et libanais sous occupation israélienne. Sauf qu’ils ont dorénavant de plus en plus les moyens d’y parvenir.

Version Anglaise:

Tel Aviv aimed at a Hezbollah moving target but was hit by a new “Rule of Engagement”: get ready for war

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By Elijah J. Magnier – @ejmalrai

20 October 2017

A few days ago, Israeli jets violated the Lebanese airspace (not the usual “routine recognition flight” as claimed by Israel’s official spokesperson), with the aim of bombing a Hezbollah convoy (as usual, trucks loaded with weapons) heading from Syria towards Lebanon, according to a well-informed source. The Syrian Army fired a ground to air missile, an old SA-5 (S-200) against the Israeli jets over the sky of Lebanon, to divert attention from the moving target. This Syrian act represented a direct threat – felt by the Israeli command – to the Israeli jets who managed to shoot the missile down. The Israeli Air Force ordered the jets to return to base for evaluation. One hour later, Tel Aviv ordered Israeli jets to fly over the occupied Golan Heights and target the static Syrian military position as retaliation, disregarding the Hezbollah convoy.

The Syrian Command did not decide within minutes of their presence to target the Israeli jets over Lebanon that particular day. That decision had been made during a meeting of the Syrian, Hezbollah and Iranian leadership to agree on progressive measures against Israel to make it understand the message. 10 days ago or more, Syrian anti-aircraft batteries fired upon Israeli jets violating Syrian air space. Days later, Syria shot down an Israeli drone. Last but not least, Syria launched an SA-5 (removed from service by Russia decades ago) against the Israeli jets.

Hezbollah has used this style (which can be called “snowballing”) in every battle or war with Israel to avoid burning bridges and to test the enemy’s reaction. So today, this same style is implemented in Syria where Hezbollah’s experience is not only increasing but is also accessible and integrated with the Syrian High Command. To fight Israel, the frontier barriers between Lebanon and Syria have been lifted- probably for good.

The first message is obvious: in any new confrontation or war between Hezbollah and Israel – said the source –, the sky over Lebanon and the borders with Israel and Syria will form one single front. The second message – and the most important one – is tells Israel that the Syrian Army is on a high about its victory: Russia secured deconfliction and de-escalation zones, al-Qaeda is contained for the moment, and ISIS (the “Islamic State” group) is left with a minute amount of territory, surrounded in the north-east along the Syrian-Iraqi borders.

At the moment, the powers of the Syrian army appear almost unlimited, with over 200,000 men (army, national forces and allies included) who are mostly well-trained and experienced fighters. These will certainly allow Damascus, after 6 years of devastating war, to engage when necessary against Israel in any future battle regardless of the consequences. Syria is determine to free the occupied Golan Heights and will stand next to Hezbollah – and vice versa – in any future war.

Russia has announced that it has updated the Syrian air defence system. The message reaches Israel that this system may come into use at any time, at Syrian discretion. Russia also stressed that it was not interfering in any Syrian-Israeli war and therefore (with a subtle mixed message!) would not mind if Damascus used Russian missiles to defend itself, in the same way Israel does against Syria and Hezbollah under the title of “self-defence and national security.”

As for Syrian President Bashar al-Assad, he is confident of the effect of the Russian presence to preserve the unity of Syria, and trusts that Hezbollah and the Iranian Revolutionary Guards who have stood with him during the war will help him recover the entire Syrian territory. Assad eagerly awaits the moment he will stand by the “axis of the resistance”(which he is part of) if threatened. What Assad did in 2006 by opening his weapon stores to Hezbollah can now be seen as a small gesture belonging to the past: in the next battle with Israel, Assad will engage the entire Syrian army as part of the battle, to fight the war side by side with Hezbollah (Secretary General Sayyed Hassan Nasrallah).

As for Israel, it will continue to try to keep to the algorithm of “open skies” and try to eliminate the very existence of separate Lebanese airspace. Syria will maintain in readiness its decision to strike Israeli jets (when these are within the reach of the Syrian air defence system), and will engage with these jets even if the likelihood of shooting them down is weak.

The decision has been taken: if it comes to war, Syria and Lebanon will wage full-scale, all-out war against Israel. This is a political and military decision arising from the Syrian leadership and its allies. This decision reflects Damascus’s unwillingness to give the left cheek to Israel (as it has done in the past) whenever it breaches the security of Syria and makes its land and its air space vulnerable, including the Lebanese air space that is now part of the balance. Israel, for its part, considers that any future war against Hezbollah will include the entire Lebanon and Syria with all its allied forces operating in the Levant. But Syria is in a good state not seen for more than six years and therefore can realistically and explicitly consider any threat to Lebanon to be a threat against Damascus.

Israel understood the new rules of engagement and fired its rockets from inside the occupied territories of the Golan Heights,not from the Syrian or the Lebanese skies. That does not mean Israel will not try again, but now its leaders know that the “promenade” is over. Thus Israel immediately declared it had “no interested in escalating,” following the Syrian missile launching.

This also indicates that Israel is not ready. This is not only because of the unpreparedness of the internal front and Hezbollah’s accumulated warfare experience in Syria, and the overt presence of the Iranian Revolutionary Guard in Syria (which became known for its operational presence with its modern armed drones and ground forces), but because Donald Trump is unwilling to engage in any war in the Middle East: neither on behalf of the Kurds (for their independence) nor for the Arabs and Israel (who desperately want to see Iran and Hezbollah defeated).

The old war in Syria is nearing completion after long six years, and with it comes a new equation and difficult days for Israel. Tel Aviv will continue screaming loudly against Iran and Hezbollah. But its actions will be limited to security operations and sporadic strikes, because there are those who have their finger on the trigger, ready to retaliate and gathering more strength. Certainly, when Nasrallah said “there are hundreds of thousands men waiting to fight Israel if war is waged”, he knew he had reached a united front with Syria and all its allies willing fight together as one body. Certainly Assad and Nasrallah will aim to recover the Syrian and Lebanese territories under Israeli occupation: they now increasingly have the means.

Il y aura un « avant Kirkouk » et un « après Kirkouk » : l’Irak ne sera pas divisé

 

Par Elijah J. Magnier: @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

Le projet de partition de l’Irak a reçu un coup fatal lorsque le premier ministre Haider Abadi a pris la décision d’envoyer l’armée et les forces de sécurité reprendre tous les territoires irakiens contrôlés par les Kurdes de Massoud Barzani. Le dirigeant kurde avait hissé les voiles pour naviguer vers la partition de l’Irak (sur une embarcation qui prenait l’eau), avec l’intention de créer un État kurde au nord du pays. À la suite de l’échec du projet de Barzani de tirer avantage de la lutte contre Daech en déclarant la création de son « État », chaque pays du Moyen-Orient l’a abandonné, parce que personne n’aime être associé à un échec.

Barzani avait envoyé des émissaires (j’en ai rencontré quelques-uns) autour du globe, qui étaient apparemment porteurs de résultats prometteurs : « plus de 80 pays ont promis de reconnaître le nouvel État du Kurdistan ». Mais il s’agissait de fausses promesses, d’autres alliances politiques (existantes) s’étant avérées plus solides, ce qui fait que Barzani s’est retrouvé seul avec ses promesses vides et ses conseillers peu fiables.

Les pays de la région, à commencer par l’Arabie saoudite et les Émirats, sont maintenant en train d’établir des relations claires et non ambiguës avec le gouvernement de Bagdad. Après avoir reçu l’autorisation du parlement, Abadi a morcelé d’une main de fer le projet de partition non seulement de l’Irak, mais de la région en entier, que devaient provoquer les Kurdes en Irak et en Syrie et les tentatives de changement de régime au Levant.

En moins de 48 heures, l’armée irakienne, avec l’ensemble des services de sécurité (unités de mobilisation populaire, forces antiterroristes, police fédérale) a étendu son autorité sur Kirkouk, Khanaqin (Diyala), Bachiqa, Makhmour (Ninive) et Sinjar, la ville qui mène à la frontière avec la Syrie. Bagdad vient ainsi de reprendre le contrôle de tout le territoire qui devait lui revenir, que l’administrateur américain Paul Bremer avait établi en 2003-2004 (il avait aussi défini les limites du Kurdistan).

Abadi a forcé les Peshmergas kurdes à reculer jusqu’aux anciens secteurs qu’ils contrôlaient en 2003, après avoir tiré avantage en 2014 de l’occupation, par le groupe armé « État islamique », de larges pans du territoire irakien au nord, au nord-est et au nord-ouest de l’Irak.

Le plus important, c’est que le gouvernement de Bagdad a entrepris de reprendre du territoire (à la suite du référendum kurde) en commençant par la riche province de Kirkouk, qui produit plus de 65 % du pétrole du nord de l’Irak (environ 500 000 bpj), ce qui représente environ 40 % de la production de pétrole nationale de l’Irak. C’est à Kirkouk que se trouvent les gisements pétroliers de Tawke, Peshkabir, Atrush, Shaikan, TaqTaq, Khurmala Dome Avana Dome, Bab Jambur et BaiHasan, qui ont tous été repris et qui sont de nouveau sous le contrôle du gouvernement central à Bagdad.

Ainsi, en reprenant Kirkouk (et ses gisements pétroliers), Abadi a mis fin à l’ascension de « l’État du Kurdistan », qui ne peut exister avec ce qui lui reste de pétrole dans le nord sans un soutien financier substantiel de Bagdad pour payer les salaires de son armée (Peshmergas) et de ses fonctionnaires, et ce, seulement si Erbil maintient une pleine production pétrolière. Si c’est le cas, 17 % des revenus de Bagdad reviendront au Kurdistan. Massoud Barzani devra quitter la scène politique, car il ne pourra se résoudre à implorer le retour à la relation archaïque qui existait avec le gouvernement de Bagdad et à obéir aux ordres du premier ministre. Ce serait trop humiliant pour lui.

Pavel Talabani, le fils de l’ex-président Jalal Talabani, a déclaré que l’armée kurde dans les régions orientales de Khanaqin et de Sulaymānīyah était sous les ordres du commandant en chef des forces armées, le premier ministre Haider al-Abadi, prenant ainsi ses distances d’Erbil, ce qui isole davantage le dirigeant kurde Massoud Barzani, qui est le plus grand perdant aujourd’hui en Irak.

La Turquie a été la première à abandonner Barzani, en annonçant la fermeture de sa frontière avec le Kurdistan (après des jours d’hésitation à attendre les résultats concrets du refus, par le séparatiste Massoud, de respecter la constitution, ainsi que la réaction de Bagdad), en confiant le principal point de passage de la frontière au gouvernement central à Bagdad et à ses forces armées. L’Arabie saoudite a aussitôt suivi lorsque le roi Salmane a communiqué directement avec Abadi pour le féliciter et rejeter la rébellion de Barzani.

À la suite de l’effondrement du projet de Barzani, les États-Unis ont beaucoup moins d’espoir qu’avant de pousser les Kurdes syriens vers l’indépendance vis-à-vis Damas. Bagdad a repris le contrôle des points de passage entre l’Irak et la Syrie à Sinjar et Rabi’a. Deux autres points de passage lui échappent encore : Tanf, sous le contrôle temporaire des USA, et al-Qaem, que détient Daech. Cela signifie que les Kurdes syriens ne disposent d’aucun point d’entrée et de sortie officiel, ni de soutien. La nouvelle situation aura pour effet de fermer l’espace aérien au-dessus d’Hassaké, en Syrie, qui est encerclé par la Turquie à l’ouest, par les forces de Damas au sud et par les forces régulières irakiennes à l’est.

Les accords Sykes-Picot, qui ont divisé le Levant à l’issue de la Première Guerre mondiale, sont revenus d’actualité lorsque des analystes et des diplomates ont appelé à une redéfinition des frontières au Moyen-Orient, notamment en Irak et en Syrie, ainsi qu’à la création d’un nouvel État appelé Kurdistan (Irak et Syrie), d’un nouveau Sunnistan (pour les sunnites à Anbar, en Irak et à Idlib, en Syrie) et d’un Chiistan au sud de l’Irak.

La Turquie a entrepris de revoir sa politique vis-à-vis l’Irak et trouvera assurément un terrain d’entente avec Bagdad pour qu’elle retire ses troupes de Bachiqa et d’autres secteurs, maintenant qu’Abadi a montré ses dents à la suite de la décision d’Erbil et sa volonté de faire la guerre à ceux qui veulent diviser l’Irak (en ne tenant pas compte des coûts).

Les relations commerciales attrayantes au centre de l’attention du président Recep Tayyip Erdogan prévaudront, ce qui encouragera l’Irak et la Turquie de rétablir de bonnes relations de voisinage (les relations turco-syriennes vont sûrement reprendre après la fin de la guerre en Syrie).

Les USA sont aujourd’hui forcés de reconsidérer leur présence au nord-est de la Syrie, car elle est dorénavant inutile. Des forces américaines se trouvent à al-Tanaf sans le moindre objectif stratégique ainsi qu’à al-Hassaka et à Raqqa avec les Kurdes (où Daech vient de perdre sa capitale syrienne). Il vaudrait peut-être mieux que les mandataires des USA que sont les Kurdes syriens mettent fin à leur alliance avant que ces mêmes USA ne les laissent tomber. Les intérêts des Kurdes convergent moins avec ceux de Washington qu’avec ceux de Damas, qui est prêt à établir un dialogue constructif avec eux s’ils cessent d’être séduits par les intérêts temporaires des USA au Levant.

Haider al-Abadi a également trouvé l’impulsion politique qui lui manquait ces dernières années. Il est vrai que l’Iran a joué un rôle clé en lançant une mise en garde à Massoud Barzani la veille du lancement de l’opération irakienne visant à récupérer tous ses territoires aux mains des Peshmergas. Le commandant des Gardiens de la Révolution de l’Iran Qasem Soleimani a averti Barzani de la gravité de la situation (mais en vain). Il a pressé l’allié de l’Iran Talabani de prendre ses distances de Barzani et de soutenir Abadi dans sa volonté de contrecarrer les « plans de partition » du Kurdistan.

Mais la décision finale d’agir appartenait à Abadi. Il a ainsi rendu un énorme service à la Syrie et à son propre pays. Abadi vient de se placer en position de force sur la scène politique irakienne, à l’aube des prochaines élections où il briguera un deuxième mandat comme premier ministre. Il sera très difficile de se porter candidat contre lui, car en plus d’avoir détruit Daech, il est devenu le « héros » qui a fait éclater le plus grand de tous les dangers : la partition de l’Irak… et de la Syrie.

 

There will be “before Kirkuk” and “after Kirkuk”: Iraq will not be divided

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By Elijah J. Magnier: @ejmalrai

The project to divide Iraq was dealt a deathblow by a decision of the Iraqi Prime Minister Haider Abadi to send the Army and the security forces to recover all Iraqi territories controlled by the Kurds of Massoud Barzani. The Kurdish leader was riding the horse of Iraqi partition (in fact, a lame horse) to establish a Kurdish state in the northern part of the country. Following the failure of Barzani’s project in taking advantage of the fight against ISIS and therefore declaring his “state”, every country in the Middle East is abandoning him because no one likes to be associated with failure.

Barzani sent envoys (I personally met some) around the globe who returned with apparently promising results: “over 80 countries promised to recognise the new State of Kurdistan”. These promises turned out to be false (“no friends but the mountains”), other (existing) political alliances turned out to be stronger and Barzani was left alone with his empty promises and unreliable advisors.

Countries of the region – France, Saudi Arabia and the Emirates to start with – are now establishing a clear and unambiguous relationship with Baghdad’s government. Abadi, following an authorisation of parliament, used a fist of iron to fragment the partition project – not only of Iraq – but of the entire region, that was supposed to be sparked off by the Kurds in Iraq and in Syria and via the regime change attempt in the Levant.

In less than 48 hours, the Iraqi army, with all its security services (army, popular mobilisation units, Counter-Terrorism, Federal Police), extended its control over Kirkuk, Khanaqin (Diyala), Bashiqa, Makhmour (Nineveh) and Sinjar, the city that leads to the borders with Syria. All territories that were established for Baghdad’s control under the US administrator Paul Bremer in 2003-2004 (with the limits of Kurdistan) are back now in place.

Abadi forced the Kurdish Peshmerga to return to the old areas they controlled in 2003 after they took advantage of the “Islamic State’s” (ISIS) occupation of large Iraqi territories in the north and north-east and north-west of Iraq in 2014.

Most importantly, the Baghdad government has started its recovery of territory (following Kurdistan referendum) from the rich province of Kirkuk – which produces more than 65 percent of Iraq’s northern oil (about 500,000 bpd), which accounts for about 40 percent of Iraq’s total national oil production. Kirkuk includes the oil fields of Tawke, Peshkabir, Atrush, Shaikan, TaqTaq, Khurmala Dome Avana Dome, Bab Jambur, BaiHasan: all were recovered and are now under Baghdad’s central government control.

Thus, by recovering Kirkuk (and its oil fields), Abadi stopped the rise of the “State of Kurdistan”, which cannot exist with the remaining northern oil without substantial financial support from Baghdad to pay the salaries of the army (Peshmerga) and official employees, and this as long as Erbil delivers the full production of oil: in exchange 17% of its revenue will be due to Kurdistan. Massoud Barzani will have to withdraw from the political scene because he will be unwilling to beg for the return to the archaic relationship with Baghdad government and obey the Prime Minister- this might prove just too humiliating.

Pavel Talabani, the son of the Iraqi ex-President Jalal Talabani, declared that the Kurdish army in the eastern regions of Khanaqin-Sulaymaniyah was under the command of the commander-in-chief of the armed forces, the Prime Minister Haider al-Abadi, thus taking his distance from Erbil, further isolating the Kurdish Leader Masoud Barzani: who is in fact the biggest loser today in Iraq.

The first to abandon Barzani was Turkey, which has announced that it will close its border (after days of hesitation awaiting the concrete results of Massoud’s separatist rejection of biding by the constitution and Baghdad’s reaction to it) with Kurdistan and handed over the main crossing point between the two countries to the central government in Baghdad and its forces. Saudi Arabia followed immediately with direct contact between King Salmam, who offered his congratulations to Abadi and rejected Barzani’s rebellion.

With the collapse of the Barzani project, the United States had much less hope than before of pushing Syrian Kurds towards independence from Damascus. Baghdad has regained control of the crossings between Iraq and Syria in Sinjar – Rabi’a. Two more crossings remain outside of Baghdad’s control: Tanf under US control temporarily and al-Qaem under ISIS. This means no support, no exit and no entrance will remain legally available to the Syrian Kurds. The new situation will lock down the airspace from Syrian al-Hasaka which is surrounded by Turkey in the west, by the forces of Damascus in the south and by the regular Iraqi forces in the east.

Sykes-Picot agreement, which divided the Levant in the wake of World War I, was revived after analysts and diplomats called for the redrawing of the borders of the Middle East region, especially Iraq and Syria, the creation of a new state called Kurdistan (Iraq and Syria), a new Sunnistan (for Sunni in Anbar-Iraq and Idlib – Syria) and Shiistan in south of Iraq.

Turkey has begun to review its policy with Iraq and it will certainly find common ground with Baghdad so that it withdraws its troops from Bashika and other areas now that Abadi has showed his teeth against Erbil’s decision and his willingness to wage war against those who want to divide Iraq (and without considering the cost).

The attractive commercial relationship, that has been at the centre of the attention of President Recep Tayyip Erdogan, will prevail, and will encourage Iraq and Turkey to re-establish good neighbourly relations ( Turkish-Syrian relationships will certainly follow after the war ends in Syria).

The US will be forced today to reconsider its presence in the north-east of Syria because such a presence has now become meaningless. The US forces are stationed in al-Tanaf without any strategic purpose and in al-Hasaka/Raqqah with the Kurds, whereas ISIS has been defeated in its Syrian capital. In fact, it is possibly easier for its own proxies – the Syrian Kurds – to give up this alliance in time, before this same US drops them. Kurdish interests don’t lie with Washington but with Damascus, ready to establish a constructive dialogue with them if they stop being seduced by the US’s temporary interest in the Levant.

And lastly, Haider al-Abadi gave himself the political impetus he had missed in recent years. Yes, Iran played a key role in warning Masoud Barzani, a day before the start of the Iraqi operation to recover all territories from the Peshmerga: the commander of Iran’s Revolutionary Guard Qasem Soleimani alerted Barzani to the gravity of the situation (but in vain). He pressed the Iranian-Talabani ally to stand down and take distance from Barzani, and to support Abadi in countering Kurdistan’s “partition plans”.

But it was Abadi’s final decision to act. He rendered a huge service to Syria and to his own country. Abadi has secured himself a strong place in the Iraqi political arena and the upcoming elections as a Prime Minister for a second term. It will be very difficult to compete with him, he who destroyed ISIS but, above all, the “hero” who exploded the biggest danger of all: the partition of Iraq … and Syria.

Les USA augmentent leur pression sur l’Iran et le Hezbollah, ce qui ne devrait pas donner grand-chose

 

Publié ici:  

Le 14 Octobre 2017

Par Elijah J. Magnier – @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

Les USA ont fait monter la tension avec l’Iran sans toutefois prendre de mesures concrètes pour se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien. La raison pour laquelle Trump devrait se contenter de proférer des menaces de mesures hostiles contre Téhéran sans les mettre à exécution, c’est essentiellement pour éviter une rupture entre les USA et l’UE. L’accord nucléaire n’étant pas bilatéral, le retrait des USA ne peut en théorie le faire échouer. Toutefois, l’Iran pourrait bien rendre l’accord inopérant si les USA se retirent, avec toutes les conséquences que cela comporte. Les USA poursuivent donc leur campagne de violence verbale contre l’Iran, semant ainsi la confusion parmi les Européens qui se demandent, à juste titre, quelles décisions le président des USA en titre pourrait bien adopter à moyen et à long terme.

Cependant, ce n’est pas seulement l’Iran qui est visé, mais aussi le Hezbollah libanais, son principal allié et bras armé au Moyen-Orient. Les USA ont mis les têtes à prix de deux membres du conseil militaire du Hezbollah (l’instance militaire suprême de l’organisation), soit Haj Fuad Shukr et Haj Talal Hamiyeh, en offrant « 12 millions de dollars à quiconque est en mesure de fournir de l’information » pour que ces deux-là soient traduits en justice. La promesse de récompense était accompagnée de deux vieilles photos des deux hommes, pour éviter de révéler les sources de renseignement ayant fourni des photos plus récentes. Mais la grande question demeure : Quel pays va profiter de cette offre et de quelle manière?

L’Iran ne s’intéresse plus à ce que Donald Trump va faire par rapport à l’accord sur le nucléaire. Les dirigeants iraniens ont créé des centaines d’entreprises commerciales durant l’embargo, principalement à Oman, Dubaï et Abou Dhabi, pour contrecarrer plus de 30 ans de sanctions et d’embargo imposés par les USA. De plus, l’Iran a utilisé de l’or et du pétrole en échange de biens et de technologie et a réussi à tenir bon pendant toutes ces années, en acceptant d’acheter à un prix supérieur à celui du libre marché.

Aujourd’hui, l’accord sur le nucléaire a ouvert le marché iranien assoiffé aux marchés européens. L’UE n’a pas l’intention de rater pareille occasion à ce moment-ci, avec la crise financière qui secoue le vieux continent depuis 2008, juste parce que Monsieur Trump, en sa qualité de président des USA (le seul parmi tous les signataires), a conclu unilatéralement que « l’esprit de l’accord sur le nucléaire n’a pas été respecté ». Les USA voudraient que le programme de missiles iraniens soit stoppé et que la fourniture d’armes au Hezbollah cesse, ce qui ferait aussi l’affaire de l’Arabie saoudite et d’Israël. Cependant, tous les pays signataires (y compris l’Iran, mais pas les USA) considèrent ces questions comme sans rapport avec l’accord sur le nucléaire, donc exclues de l’accord.

Des responsables saoudiens se sont rendus récemment à Washington, pour offrir un soutien financier illimité tant et aussi longtemps que les USA font leur part pour détruire le Hezbollah et limiter l’influence de l’Iran au Moyen-Orient. En fait, le Hezbollah est perçu comme ayant gâché le jeu des pays régionaux et internationaux qui soutenaient un changement de régime en Syrie. Par conséquent, bon nombre d’entre eux aimeraient que le Hezbollah, le bras armé puissant de l’Iran, soit complètement coupé, afin de transformer l’Iran en un géant sans bras.

De plus, lors de la visite du roi saoudien Salmane à Moscou, la monarchie a fait savoir au président Vladimir Poutine que tous les groupes actifs en Syrie, comme le groupe armé « État islamique (Daech), Al-Qaeda et le Hezbollah, devaient être considérés comme des terroristes à éliminer. Malgré la généreuse offre financière du roi d’investir dans des attirails russes, Poutine a été très clair : tout pays ou groupe qui combat en Syrie à la demande du gouvernement légitime n’est pas un groupe terroriste. La « tête du Hezbollah » n’était donc pas sur la table dans la capitale russe.

Quant aux récompenses promises par les USA, les dirigeants du Hezbollah occupant les premier, deuxième et troisième rangs de l’organisation circulent librement entre Beyrouth, Damas, Téhéran et Bagdad, en fonction des exigences de la « guerre contre le terrorisme » que l’organisation livre contre le groupe armé « État islamique (Daech) et Al-Qaeda en Syrie et en Irak.

Aucune autorité, qu’elle soit libanaise ou américaine, n’oserait arrêter des dirigeants du Hezbollah sans subir des conséquences directes qui se répercuteraient sur ses soldats ou ses intérêts au Moyen-Orient. Tout enlèvement (ou capture) serait traité de la même façon et rejeté sans hésitation.

« L’incident » le plus récent s’est produit en Irak, lorsque Bagdad avait demandé le retrait de toutes les forces américaines de l’Irak pendant la présidence d’Obama, quand Washington a exprimé son désir de transférer le commandant du Hezbollah libanais Ali Moussa Daqduq aux USA. Le Hezbollah a alors envoyé un message clair à l’administration américaine, par l’entremise de dirigeants irakiens : si Daqdouq quittait l’Irak, chaque soldat et officier américain au Moyen-Orient, principalement en Irak, serait pris en otage.

Cette réponse a amené Washington à fermer les yeux en laissant les Irakiens décider du sort de l’officier du Hezbollah qui, avec d’autres, avait tué cinq soldats et officiers américains lors d’une opération remarquablement bien planifiée à Kerbala. En janvier 2007, Daqdouq et des membres du groupe de résistants Asaib Ahl al-Haq, proche de Moqtada al-Sadr, ont utilisé des voitures blindées noires appartenant à un ministre irakien, gracieuseté des USA, pour entrer dans un bâtiment du gouvernement. Le fait que Daqdouq était à bord a facilité l’entrée du convoi, sans éveiller les soupçons des forces américaines qui se trouvaient à l’intérieur du bâtiment.

Le Hezbollah sait que de nombreux soldats et officiers américains circulent librement au Liban, principalement dans le cadre d’opérations conjointes avec l’armée libanaise. L’organisation est certaine que les États-Unis savent que le Hezbollah est tout à fait capable de réciprocité et qu’il ne laissera pas ses hommes être faits prisonniers sans réagir. Le Hezbollah estime qu’il est peu probable que ses dirigeants soient enlevés, mais que des tentatives d’assassinat sont toujours possibles.

Ainsi, les USA ont « mis les têtes à prix » des deux commandants du Hezbollah pour faire plaisir à leurs alliés au Moyen-Orient (principalement Israël et l’Arabie saoudite), en leur disant que « nous sommes tous contre la présence et la capacité opérationnelle du Hezbollah ». En effet, cela montre jusqu’à quel point Washington est prêt à prendre des mesures politiques, plutôt qu’opérationnelles, pour limiter la marge de manœuvre du Hezbollah et de l’Iran au Moyen-Orient, qui sont tous les deux considérés comme des ennemis des Américains et de leurs proches associés israéliens et saoudiens.

À l’instar de Washington, Tel-Aviv se limite à adopter une rhétorique menaçante en évoquant le spectre d’une « guerre à nos portes » contre le Hezbollah, mais sans trop insister ou prendre des mesures belliqueuses autres que des grondements.

Dans le cas improbable d’une guerre entre Israël et le Hezbollah, il ne fait aucun doute qu’Israël possède la capacité militaire destructrice de ramener le Liban « à l’âge de pierre », comme il le prétend. Cependant, c’est une situation que les Libanais ont déjà vécue lors de la guerre civile de 1975 et des deux guerres israéliennes (1982 et 2006). Pendant ces guerres, Israël a lancé des attaques et détruit l’infrastructure libanaise, tuant des milliers de civils et des centaines de militants du Hezbollah.

Mais il est tout aussi vrai que le Hezbollah est capable de rendre la pareille à Israël en lui donnant un avant-goût d’un retour à « l’âge de pierre », avec ses dizaines de milliers de roquettes et missiles, certains possédant une très haute précision. La population israélienne n’est cependant pas habituée à ce genre de scénario. Les missiles du Hezbollah frapperont l’infrastructure (ponts, lieux à forte concentration, marchés, aqueducs, centrales électriques, usines chimiques, etc.), les ports, les aéroports, les casernes et les institutions militaires, et les maisons de civils).

Il est vrai que les dirigeants politiques et militaires israéliens ne sont pas naïfs et qu’ils n’échangeront jamais leur propre sécurité contre un soutien économique et financier (offert par l’Arabie saoudite pour détruire le Hezbollah), peu importe l’importance de l’offre. Israël n’acceptera pas l’établissement de relations diplomatiques avec l’Arabie saoudite et la plupart des pays du Golfe au détriment de sa propre sécurité et du bien-être de sa population. Les commandants israéliens savent très bien que le Hezbollah a acquis une expérience militaire sans pareille en Syrie et en Irak, et qu’il se sert de ses nouvelles caches souterraines à la frontière entre le Liban et Israël pour y mettre ses missiles à longue portée de haute précision.

Israël et les USA sont toutefois capables de mener des attaques visant des dirigeants du Hezbollah, par l’entremise de leurs services de sécurité et du renseignement, comme ces deux pays l’ont fait par le passé en assassinant l’ancien secrétaire général du Hezbollah Sayed Abbas al-Moussaoui, l’adjoint de Sayed Hassan Nasrallah Imad Mughnniyeh, et les titulaires d’autres postes mineurs au sein de la direction comme Hussein al-Lakis, Samir Qantar et Jihad Mughnniyeh, pour ne nommer que ceux-là.

Le « compte » est toujours ouvert entre le Hezbollah et Israël. L’organisation libanaise a sûrement tenté de porter des coups similaires contre Israël. Cependant, plusieurs tentatives ont échoué en raison d’une mauvaise planification et d’une atteinte à la sécurité du Hezbollah par les services secrets des USA et d’Israël, par l’entremise d’un officier ayant intégré l’unité responsable des opérations externes.

Mais l’équilibre de la terreur entre le Hezbollah et Israël demeure. Le Hezbollah dispose maintenant d’une plus grande marge de manœuvre en Syrie et est en mesure de consacrer plus de ressources dans la lutte contre Israël et ses alliés dans la région.

Par conséquent, la pression américaine reste dans les limites de l’incapacité de quiconque à aller plus loin. Aucun pays ou entité ne veut affronter un rival de la trempe du Hezbollah, formé à l’art de la guerre et de la politique, qui est devenu un acteur de premier plan au Moyen-Orient et sur la scène internationale.

English version:   … …

US increases its pressure on Iran and Hezbollah: expect poor results

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Saturday 14 October 2017

By Elijah J. Magnier – @ejmalrai

The US has raised the level of tension with Iran without taking any concrete steps to pull out of the Iranian nuclear deal. The reason why Trump is expected to limit himself to verbal abuse and continue threatening hostile measures against Tehran without executing them is fundamentally to avoid a breach between the US and the EU. The Nuclear deal is not bilateral, so the withdrawal of the US theoretically cannot scupper it. Nevertheless Iran is likely to consider the deal totally void if the US pulls out, with all that that implies. So the US continues its aggressive verbal campaigns against Iran, confusing the Europeans, who rightly fail to predict what decisions this US President is capable of adopting in the medium to long term.

However, the target is not only Iran but also its main ally and military arm in the Middle East: the Lebanese Hezbollah. The US posted bounties on two Hezbollah members of the military council (the highest military authority within the organisation), Haj Fuad Shukr and Haj Talal Hamiyeh, allocating “$12 million to whomsoever is able to offer information” that brings these two to justice. The US bounty purposely showed old photos of the two men to avoid revealing the intelligence sources which have provided the most recent ones. The main question remains: which country is going to take advantage of such an offer, and how?

Iran is not longer interested in what Donald Trump will do in relation to the nuclear deal. The Iranian leadership has created hundreds of commercial companies during the embargo, mainly in Oman, Dubai, and Abu Dhabi, to counter over 30 years of US sanctions and embargo. Moreover, Iran used gold and oil in exchange of goods and technology and managed to hold on for many years, accepting to buy at a higher price in the open market.

Today the nuclear deal has opened the thirsty Iranian market and connected it to the European markets. The EU is unwilling to lose that now – especially with the financial crisis the old continent has been going through since 2008 – all because Trump, the US President (alone among all the signatories) considers unilaterally that the “spirit of the nuclear deal has been violated”. The US would like to see the Iranian missile program halted and the supply of weapons to Hezbollah cease: this would also please Saudi Arabia and Israel. However these issues are considered by all the countries who signed (including Iran but excepting the US) as unrelated to, and excluded from, the nuclear deal.

Saudi Arabian officials visited recently Washington, offering unlimited financial assistance as long as the US helps to destroy Hezbollah and limit Iran’s influence in the Middle East. In fact, Hezbollah is considered responsible for spoiling the game of the international and regional countries who were supporting a regime change in Syria. Therefore, many would like to see Hezbollah, the strong arm of Iran, cut off completely because this would transform Iran into a giant without arms.

Moreover, during the Saudi Arabian King Salman’s visit to Moscow, the monarchy told the Russian President Vladimir Putin that all groups operating in Syria, such as the “Islamic State” (ISIS), al-Qaeda and Hezbollah are considered terrorist and should be eliminated. Putin, despite the King’s generous financial offer of contributions to invest in Russian products was very clear: any country or group fighting in Syria following the request of the legitimate government is not a terrorist group. The “head of Hezbollah” was not on the table in the Russian capital.

As for as the US rewards are concerned, the Hezbollah leaders of the first, second and third ranks of the organisation are moving freely between Beirut, Damascus, Tehran and Baghdad according to the requirements of the “war on terror” the organisation is involved in against the “Islamic State” (ISIS) and al-Qaeda in Syria and Iraq.

No authority – neither the Lebanese authorities nor the US authorities – would dare to arrest any of Hezbollah’s leaders without suffering direct consequences that would backfire against their solders or interests in the Middle East. The abduction (or capture) is expected to be treated similarly and rejected without hesitation.

The most recent “incident” occurred in Iraq when Washington expressed its desire – when Baghdad asked all US forces to pull out from Iraq under President Barack Obama – to take the Lebanese Hezbollah commander, Ali Moussa Daqduq, to ​​America. Hezbollah then sent a clear message to the US administration – through Iraqi leaders – that taking Daqdouq away from Iraq meant that every US soldier and officer in the Middle East, mainly in Iraq, would be held hostage.

This prompted Washington to turn a blind eye and leave the Iraqis to decide the fate of the Hezbollah officer who had participated in the killing of five American soldiers and officers in an impressively planned operation in Karbala. In January 2007 Daqdouq – along with Moqtada al-Sadr’s resistance group AsaebAhl al-Haq – used bulletproof black cars belonging to an Iraqi minister that the same US had given him as a donation. The fact that Daqdouq was on board facilitated the entry of the convoy into the government building without raising the suspicions of the American forces stationed inside the building.

Hezbollah is aware there are many American soldiers and officers who travel freely within Lebanon, mainly operating with the Lebanese Army. Therefore, the organisation is reassured that the United States is conscious of Hezbollah’s capability for responding by reciprocity and will not leave their men prisoners without an action or reaction. Hezbollah thereby considers its own leaders safe from kidnapping, though not from assassination attempts.

Thus, the US ”bounties” on the two Hezbollah commanders aim to please the US’s Middle Eastern allies (mainly Israel and Saudi Arabia) saying “we are all in one boat against Hezbollah’s presence and operational capabilities”. Indeed, it shows how Washington is serious about taking political – rather than operational – measures to limit Hezbollah and Iran in the Middle East. Both are considered enemies of the US and its close Israeli and Saudi Arabia associates.

Tel Aviv – like Washington – is limiting itself to adopting a threatening rhetoric, talking about “a nearby war” against Hezbollah but without taking the narrative further or adopting any belligerent steps besides the rumbling of its drums.

In the unlikely event of war between Israel and Hezbollah, there is no doubt that Israel has the destructive military capability to bring back Lebanon to the “Stone Age,” as it claims. However, this is a situation that the Lebanese have already experience of since the civil war in1975 and the two (1982 and 2006) Israeli wars. In these wars, Israel launched attacks and destroyed the Lebanese infrastructure, killing thousands of civilians and hundreds of Hezbollah militants.

However, there is also no doubt that Hezbollah would give Israel a taste of a similar “Stone Age” scenario, with its tens of thousands of rockets and missiles, among them some of the very highest accuracy. The Israeli population however is not accustomed to such a harsh possible scenario: Hezbollah missiles will hit the infrastructure (bridges, concentration locations, markets, water, electricity, chemical plants and more), harbours, airports, military barracks and institutions, and civilian homes.

It is true that Israeli political and military leaders are not naïve and will never exchange their own security against economic and financial support (which was offered by Saudi Arabia to destroy Hezbollah), no matter how substantial the offer. Israel won’t exchange a public diplomatic relationship with Saudi Arabia and most of the Gulf countries to give up its own safety and the well-being of its people. Israeli commanders are fully aware of the unique military experience which Hezbollah developed in Syria and Iraq, and how Hezbollah is using new underground caches for its long-range accurate missiles on the Lebanese-Israeli borders.

Nevertheless, Israel and the US are capable of carrying out security and intelligence attacks to strike Hezbollah leaders, as both countries have done in the past with the late Hezbollah Secretary General Sayed Abbas al-Moussawi, with Sayed Hasan Nasrallah’s vice Imad Mughnniyeh and against other minor positions within the leadership such as Hussein al-Lakis, Samir Qantar, Jihad Mughnniyeh, and others.

The “account” is still open between Hezbollah and Israel. The Lebanese organisation has certainly tried similar intelligence strikes against Israel. However, several attempts have failed due to poor planning and a US-Israeli intelligence breach of Hezbollah security by an officer involved in the external operations unit.

But the balance of terror between Hezbollah and Israel remains: Hezbollah feels more at ease in Syria today and is able to dedicate more resources to the fight against Israel and its allies in the region.

Thus, American pressure remains within the limits of the inability of anyone to take it further: there is no country or entity that wants to confront a rival like Hezbollah, trained in the art of war and politics and an essential player in the Middle Eastern and international arenas.

 

L’ « État Islamique » et Al-Qaeda se rencontrent : Vont-ils se regrouper sous la même enseigne ou unir leurs forces?

Publié ici:  via

12 Octobre 2017

Par Elijah J. Magnier: 

Traduction : Daniel G.

Les commandants et les dignitaires religieux du groupe armé « État islamique » (Daech) et d’Al-Qaeda (AQ) sont engagés dans un dialogue depuis un certain temps déjà, afin d’aplanir leurs différences en vue d’une lutte commune contre leurs ennemis respectifs. Bien que les deux groupes partagent la même idéologie takfiro-salafiste, leurs objectifs et priorités diffèrent et un problème subsiste quant à la reconnaissance du leadership du « calife » (le dirigeant de Daech Abou Bakr al-Baghdadi al-Samarraei). Mais ils ont un élément en commun : AQ et Daech sont en train de perdre le Levant et la Mésopotamie.

AQ a accumulé beaucoup d’expérience depuis le début de son existence dans les années 1980 et en a tiré des leçons. Contrastant très nettement avec Daech, sa nouvelle façon d’approcher la population et les autres musulmans est relativement plus amicale, même envers ceux que le groupe considère comme apostats. Le Jihad al-Tamqeen (« poursuivre la guerre sainte jusqu’à l’obtention des pleins pouvoirs et du contrôle du territoire ») lui a fait comprendre qu’il vaut mieux ne pas se mettre à dos la société où il opère, à défaut de l’avoir de son côté. Le succès de cette politique s’est révélé au Levant et au Yémen.

Il est clair que c’est la meilleure approche à adopter par AQ dans les sociétés musulmanes et non musulmanes où il opère, afin d’éviter toute distraction de son objectif à l’égard de « l’ennemi lointain ». AQ première mouture a produit Ayman al-Zawahiri, Abdallah Azzam et Oussama Ben Laden, pour qui « l’ennemi lointain » c’était les États-Unis d’Amérique. AQ deuxième mouture a produit Abou Mohammed al-Joulani, un caméléon prêt à passer d’un groupe à l’autre pour sauver son royaume, mais qui est porté à engendrer des conflits entre les groupes qui sont sommés de lui prêter allégeance. Joulani a combattu « l’ennemi proche » en Syrie pour étendre son autorité, mais a accueilli des figures marquantes d’Al-Qaeda afin de bénéficier de leur expérience et de se préparer en vue de la phase qui suivra la « conquête » du Levant (groupe Khorassan). AQ en Syrie demeure ambigu quant à ses objectifs à long terme.

Daech a adopté une approche plus sanglante et a foncé tête baissée pour atteindre des objectifs impossibles (conquérir le Moyen-Orient, l’Espagne et Rome). Il a affirmé que le monde entier était son ennemi, considérait que frapper « l’ennemi proche » était une priorité et acceptait aussi la Bay’a (allégeance) au moyen d’Internet pour ceux qui étaient prêts à mener des attaques individuelles dans les pays occidentaux où ils résidaient. « Tant que les médias en parlent, c’est bien ». Daech première mouture (Al-Qaeda en Irak) suivait la doctrine takfiro-salafiste extrémiste d’Abou Mohammed al-Maqdisi et de son disciple, Abou Moussab al-Zarqaoui, plus radical encore.

L’approche extrémiste préconisée par Zarqaoui consistait à viser aussi bien les musulmans que les non-musulmans en Irak, dans le but de provoquer une guerre sectaire pour que le plus de sunnites possible se rangent derrière lui. Ce comportement a engendré la colère de Ben Laden et de Zawahiri, qui ont reproché à Zarqaoui de s’en prendre à des musulmans chiites plutôt qu’aux USA, ce qu’ils considéraient comme inacceptable, mais en vain. Né en 1971, Abou Bakr al-Baghdadi (qui a remplacé Abou Omar al-Baghdadi) appartient à la deuxième mouture de Daech, plus violente et sanguinaire, mais capable d’utiliser avec compétence la technologie de pointe pour diffuser son message. Baghdadi a assassiné des musulmans chiites et sunnites (y compris des djihadistes salafistes) pour pouvoir s’asseoir sur le « trône du califat » qui s’écroule aujourd’hui.

La course au pouvoir et à la domination que se livraient Al-Qaeda et Daech en Syrie a nui aux deux groupes, mais c’était une véritable manne pour les populations ethniques du Levant et de la Mésopotamie. Si les deux groupes avaient uni leurs forces, aucune armée n’aurait pu leur résister. La scission a été prononcée par le porte-parole de Daech Abou Mohammed al-Adnani, dans son discours intitulé « Othran (veuillez nous excuser) émir d’Al-Qaeda », véritable défi empreint de condescendance envers le dirigeant central d’AQ, Ayman al-Zawahiri.

 

Il est peu probable qu’un nouveau groupe succède à Al-Qaeda et à Daech, car la scène takfiro-salafiste est saturée de gens aux idées et au comportement similaires. Compte tenu de l’extrémisme évident qui caractérise les deux groupes et de la tension qui règne entre eux (« solidement implanté et temporairement moins radical », Al-Qaeda se distingue de Daech le sanguinaire, qui a « inventé toutes sortes de moyens de tuer »), aucun nouveau groupe ne pourra proposer une doctrine religieuse innovante (takfiro-salafo-djihadiste) ou un mode de conduite à ses militants qui ont été frappés durement et qui souffrent encore en Irak et en Syrie.

La défaite des salafo-djihadistes au Moyen-Orient fait un grand bruit qui s’entend aux quatre coins du globe. Même si les deux groupes décident de se reprendre en se fondant sur leur expérience passée, des questions resteront entières : Qui en assurera la direction? Pourront-ils supporter une certaine coexistence? Daech va-t-il désigner un nouveau calife ou, en étant plus modeste, un nouvel émir pour permettre la cohabitation? C’est le problème de tous les groupes religieux extrémistes.

Dans les mois qui viennent, Daech (qui a dévoilé son existence en Syrie en mai 2011 sous le nom de front Al-Nosra avant la scission, pour devenir ensuite le groupe armé « État islamique en Irak ») devrait perdre tout le territoire qu’il contrôlait, soit l’équivalent de la moitié du territoire syrien (aujourd’hui, seulement 15 % du territoire syrien est sous la mainmise de Daech). Daech devrait se replier dans les déserts de la Syrie et de l’Irak, en étant pris en chasse et sans disposer d’un foyer ou de soutien social pour pouvoir abriter ses militants. Daech s’effondre au même titre que son principal objectif et slogan : « durable et extensif » (Baqiya wa Tatamaddad). Le califat disparaît rapidement, à force de perdre des territoires en Irak et en Syrie. Ce slogan est aujourd’hui représenté et déshonoré par un groupe périssable qui se réduit en peau de chagrin. C’est un groupe en fuite qui utilise des tactiques de guérilla traditionnelles (« opérations éclair »), la seule stratégie qu’il lui reste. Ce n’est plus un « État », car le groupe se retrouvera sous peu sans territoire défini au Moyen-Orient. Son « État » s’est dissous.

Son défunt porte-parole, al-Adnani, dans un message intitulé « Ce n’est pas notre acte de foi et il n’en sera jamais ainsi » (ma kana Hatha Manhajunawalan Yaqun), a fait cette prière à Allah : « Ô mon Dieu, s’il se trouve des Khawarij dans cet « État » (Daech), brise leur la nuque [les éliminer], tue leurs dirigeants et descend leur drapeau (…). Mais si c’est un véritable État de l’Islam, confirme-le [son pouvoir], donne-lui gloire et victoire, et soutiens son califat ». La façon dont les choses se sont déroulées montre qu’Allah a répondu clairement à la prière d’Adnani : le faux califat est en train d’être détruit et la plupart de ses dirigeants ont perdu la vie, y compris Adnani lui-même.

Quand Daech a commencé à prendre de l’expansion, sa principale arme, c’était la crainte qu’il inspirait dans les forces armées irakiennes et syriennes, en décapitant chaque prisonnier capturé dans un pur « style hollywoodien », et en employant divers moyens (poignard, noyade, immolation, explosifs, chars d’assaut) pour tuer et détruire les corps de ses prisonniers ennemis. Avec ses attentats-suicides au moyen d’engins explosifs improvisés et de véhicules piégés, Daech a semé la terreur et réussi à occuper de nombreuses villes. Aujourd’hui, les forces qui combattent Daech ont acquis suffisamment de volonté et d’expérience pour neutraliser toutes les méthodes employées par le groupe terroriste, les rendant ainsi totalement inefficaces lorsqu’il y a confrontation sur le champ de bataille.

Le seul refuge dont dispose Daech à l’heure actuelle est loin de la population. Les civils et les milieux sociaux qui ont hébergé le groupe terroriste pendant des années ont vu leurs possessions détruites pour toutes sortes de raisons, reliées en fait aux combats nécessaires pour le déloger. Des gens ont perdu de nombreux proches et membres de leur famille qui se trouvaient entre deux feux ou qui luttaient contre le groupe. Ce sont principalement des villes sunnites qui ont souffert le plus et il faudra des années pour reconstruire ce que la guerre a détruit. Il ne peut être exclu, cependant, qu’il y ait des familles qui ont soutenu et continueront de soutenir Daech à titre individuel. Ce sera le cas principalement en Irak, où le groupe a vu le jour. Mais cela ne donnera pas assez de force au groupe pour qu’il prenne un nouveau départ. Une campagne similaire à celle de 2014, quand Daech a occupé Mossoul, la deuxième ville en importance de l’Irak, de concert avec bien d’autres groupes sunnites, est aujourd’hui hors de question.

Daech devrait se métamorphoser en groupe insurrectionnel, des hors-la-loi pourchassés des deux côtés de la frontière entre la Syrie et l’Irak. Son incapacité à conquérir le Bilad al-Cham (Levant) et le Bilad ma Bayna al-Nahrayn (Mésopotamie) ne peut signifier qu’une chose : le cœur du califat islamique n’est dorénavant plus accessible ou réalisable pour Daech ou tout autre groupe du genre. Damas et Bagdad ont repoussé les attaques de Daech quand le groupe était à l’apogée de son histoire. Abou Bakr al-Baghdadi al-Samarraei, le dirigeant de Daech, a détruit tout espoir de rétablissement, pour les salafistes-djihadistes-takfiris, d’une dynastie vieille de 1 400 ans, et ce, pour encore bien longtemps dans l’histoire moderne à venir.

Mais Daech va demeurer en Égypte, en Afghanistan, au Yémen, en Afrique et en Asie, et sa présence se manifestera par des attaques tactiques spectaculaires menées par quelques « loups solitaires ». Ces frappes terroristes dans les sociétés musulmanes et occidentales sont capables de causer des dommages tactiques, mais sans efficacité stratégique, partout dans le monde.

Une innovation de Daech a été d’ouvrir la voie à une « Bay’a par Internet » (serment d’allégeance), pourvu que toute vidéo revendiquant la responsabilité d’une attaque soit enregistrée avant l’attaque en question. Derrière cela, il n’y avait pas d’autre objectif que d’essayer de semer la peur et la confusion dans les sociétés occidentales. Daech a permis à des jeunes de divers continents de confondre la réalité à leur imagination grâce à ses excellents outils de propagande, en utilisant les réseaux sociaux de manière efficace et en réussissant à « contraindre » les médias de masse captivés à contribuer à relayer son message à un auditoire plus vaste.

Aujourd’hui, Daech est cerné et attaqué de toutes parts en Syrie et en Irak. Sa situation désespérée a amené ses dirigeants à accepter un dialogue avec l’ennemi, en l’occurrence Al-Qaeda, qui lui fait concurrence. En fait, bien des rencontres ont eu lieu dans diverses parties de la Syrie, y compris à Idlib dans le nord syrien et en Turquie, avec l’objectif de tenter de réduire l’écart entre les deux groupes, confrontés à un traitement similaire. Al-Qaeda est coincé à Idlib et sera obligé de changer de nom une nouvelle fois (du front al-Nusra à Jabhat Fath al-Cham à Hay’atTahrir al Cham), pour se cacher derrière une étiquette de « modéré », puisqu’il n’est plus considéré comme un groupe formé de « rebelles modérés » par les médias de masse et les diplomates occidentaux, qui n’ont eu cesse de promouvoir un changement de régime en Syrie depuis des années.

Al-Qaeda en Syrie devra se joindre à la Turquie, qui a promis de « domestiquer » les divers groupes présents à Idlib, au nord de la Syrie, après avoir déclaré que cette ville fait partie des quatre zones de désescalade établies. Al-Qaeda devrait jouer le jeu et retirer quelques militants de l’étranger, mais maintiendra incontestablement sa base. Al-Qaeda ne peut abandonner le Bilad al-Cham et est habitué à travailler dans l’ombre. Le Levant est trop important pour les extrémistes salafistes, car il est au cœur de l’ancien califat.

Depuis maintenant quelques années, Al-Qaeda s’est donné comme mission (contrairement à Daech qui demeure sanguinaire et brutal) de gagner « les cœurs et les esprits ». En Syrie, Abou Mohammed al-Joulani, chef d’Al-Qaeda au Bilad al-Cham, et Ayman al-Zawahiri, chef du noyau d’Al-Qaeda, ont institué un « mariage » convenant aux intérêts de chacun. Joulani a évité d’être submergé par Baghdadi, qui lui avait dit de retourner à ses origines comme simple émir de Daech (avant 2011, lorsqu’il était en Irak sous la gouverne d’État islamique en Irak). Il a préféré devenir un dirigeant indépendant relevant d’un groupe plus large, causant ainsi une division profonde entre les deux groupes. Zawahiri a bien vu l’occasion présentée par Joulani, qui permettait au chef du noyau d’AQ d’augmenter le nombre de ses militants. Il n’a pas manqué de sauter sur l’occasion, faisant du même coup la plus grande erreur de sa carrière de djihadiste, dans le simple but d’étendre son autorité honorifique au Levant. La décision de Zawahiri de maintenir la division entre Joulani et Baghdadi a enclenché une guerre entre ces mêmes djihadistes pour déterminer qui allait dominer en Syrie. Aujourd’hui, AQ et Daech sont dans la même situation et perdent tous les deux leur mainmise sur des territoires.

Cependant, AQ est non seulement basé au Levant, mais dans une cinquantaine d’autres pays. Les drones et les forces spéciales des USA ont beau avoir tué plus de 60 de ses dirigeants et agents opérationnels, AQ semble disposer d’une réserve sans fin de commandants. Il réussit aussi à s’adapter aux conditions locales et protège les intérêts de sa société d’accueil. Au Yémen, AQPA (AQ dans la péninsule arabique) s’est retiré des villes pour éviter des batailles qui auraient pu détruire des maisons. AQPA se définit aussi comme « Abna’ (fils de) Hadramout », pour souligner l’engagement local du groupe.

Que Daech et Al-Qaeda se rencontrent n’est pas vraiment une surprise, puisque les deux groupes (les grands perdants de la tentative de « changement de régime ») partagent la même idéologie, qui se veut un mélange de la pensée de Sayyid Qutb, un Égyptien du 20e siècle qui a défini la philosophie takfirie quand il était en prison, et (avant lui) du guide islamique du 13e siècle Cheikh al-Islam Taqi ad-Din Ahmad Ibn Taymiyyah. Sayyid Qutb a écrit Fi Thylal al-Quran, Ma’alim fil Tariq (comprenant huit chapitres sur la croyance islamique) et Khasaes al Tusawer Al-Islami (sur l’existence cosmique et humaine). Sayyid Qutb considérait que l’Islam était révolutionnaire, que les sociétés islamiques vivaient une jazziliyya (ignorance de l’Arabie préislamique) et que, par conséquent, il fallait les conduire à une compréhension renouvelée de la religion d’une manière plus dure. Ibn Taymiyyah a écrit Al Aqidat ul Wasitiyyah (les principes de l’Islam), Al Ouboudiyya (le vrai esclave de Dieu) et bien d’autres ouvrages, qualifiant tous ceux qui ne suivent pas la seule « véritable voie et croyance » comme « méritant d’être tués », même s’il s’agit de musulmans de naissance et pratiquants. Son enseignement s’inspirait de l’érudit irakien né en 780 ap. J.-C. Ahmad Ibn Hanbal, dont l’enseignement est, bien sûr, reconnu et suivi par Al-Qaeda et Daech.

Il ne s’agit donc pas seulement d’une question d’idéologie et de croyance, mais aussi d’une conception politique qui repose sur les objectifs, les priorités et la reconnaissance d’Abou Bakr al-Baghdadi comme calife. Tant que Baghdadi est vivant, il se déclare lui-même calife et tous les musulmans lui doivent obéissance. AQ a discuté de la forme du califat déclaré par Daech : Est-ce un califat particulier lié à un moment et à un endroit? Est-ce un califat de temps de guerre? Ou est-ce un califat s’imposant à tous les musulmans? Un scepticisme dominait parmi les salafo-djihadistes de l’ensemble du monde islamique, qui savaient qu’un « califat prématuré » ne réunissant pas les conditions favorables à sa survie était voué à l’échec.

Al-Qaeda estime qu’il est temps de retourner en Irak et d’appeler ses militants à se préparer à combler le vide, s’attendant à la chute du règne sanguinaire de Daech (le même genre de règne qu’AQ avait adopté il y a quelque temps et qu’il a reconnu comme inefficace et dommageable dans toutes les sociétés d’accueil). AQ pourrait avoir plus de chance que Daech en Irak, tout dépendra du gouvernement central à Bagdad et de sa façon de s’occuper des secteurs sunnites dévastés par la guerre contre Daech.

Si Baghdadi est tué, le califat et la Bay’a dont il a bénéficié vont s’effondrer, à la manière de la dynastie de Daech maintenant mise en lambeaux. Par conséquent, l’heure d’AQ viendra, parce qu’il est plus fort que Daech et possède une base solide et énormément d’expérience à son actif, contrairement aux militants de Daech, victimes d’un brasier qui les a consumés. Il convient de noter que les groupes terroristes religieux n’ont pas de structure hiérarchique (sous la direction d’un chef qui maintient l’unité du groupe qui se défait si ce chef disparaît), mais plutôt une structure horizontale (bien des successeurs peuvent remplacer le chef s’il meurt ou se retire) : il y a toujours un nouvel émir capable de diriger le groupe. Mais dans le cas du « calife » Baghdadi, la Bay’a lui a été accordée pour son « État », pour la saisie du territoire sous son contrôle et pour l’argent qu’il a investi dans d’autres wilayats partout dans le monde. Une fois Baghdadi parti, le noyau de Daech, qui perd du terrain au Moyen-Orient, qui ne peut plus atteindre Bagdad et Damas (l’ancien centre du califat islamique) et qui n’a plus d’argent à distribuer (Daech garde sûrement des fonds en vue de resurgir d’une façon ou d’une autre, sans toutefois en avoir assez pour en distribuer), sera plus faible que tous les groupes qui lui sont affiliés à l’extérieur du Moyen-Orient, aussi peu importants soient-ils.

L’ère de Zarqaoui (qui trouvait Ben Laden trop conciliant!) « al-Thab’bah » (le boucher) et de Baghdadi après lui (qui s’en est pris à Zawahiri et l’a rabaissé) s’achève. Le même danger menace AQ. Les deux groupes sont donc forcés de collaborer sans nécessairement fusionner. Daech l’entêté ne peut se plier aux volontés de l’émir d’AQ Abou Mohammed al-Joulani, qui a flirté avec les athées de l’Armée syrienne libre et toléré la présence de groupes à la croyance « faible » (parmi les groupes islamiques combattant au sein des forces rebelles syriennes loyales à la Turquie, au Qatar, à l’Arabie saoudite à la Jordanie et aux USA). Daech devra composer avec Zawahiri et son cercle restreint au Levant.

Daech est préparé en vue des « jours sombres ». Il a maintenant perdu toutes ses sources de richesse (la plupart des gisements pétroliers sont en train de passer aux mains des gouvernements syrien et irakien) et ne peut plus imposer les taxes du temps de son règne, qui garnissaient ses coffres de millions de dollars chaque jour. Mais ses dirigeants sont prêts à affronter l’ère qui suivra la défaite, surtout depuis la bataille de Mossoul (Irak) et la chute de Palmyre et de Deir Ezzor (Syrie).

Comme rapporté précédemment, les deux groupes doivent assainir leurs différences et trouver un terrain d’entente, ce qui n’est pas impossible dans la situation où ils se trouvent. AQ et Daech devraient collaborer, mais pas fusionner. Un front uni contre leurs ennemis est vraiment nécessaire et on devrait assister sous peu à une sorte de trêve entre les deux groupes. Malheureusement, la fin de la guerre en Syrie et en Irak ne signifie pas pour autant la fin des problèmes au Moyen-Orient.

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